Rencontre Odette Swann

On entendit la porte dentrée se refermer et le bruit dune voiture, comme si repartait une personne-celle probablement que Swann ne devait pas rencontrer-à qui on avait dit quOdette était sortie. Alors en songeant que rien quen venant à une heure où il nen avait pas lhabitude, il sétait trouvé déranger tant de choses quelle ne voulait pas quil sût, il éprouva un sentiment de découragement, presque de détresse. Mais comme il aimait Odette, comme il avait lhabitude de tourner vers elle toutes ses pensées, la pitié quil eût pu sinspirer à lui-même, ce fut pour elle quil la ressentit, et il murmura : Pauvre chérie! Quand il la quitta, elle prit plusieurs lettres quelle avait sur sa table et lui demanda sil ne pourrait pas les mettre à la poste. Il les emporta et, une fois rentré, saperçut quil avait gardé les lettres sur lui. Il retourna jusquà la poste, les tira de sa poche et avant de les jeter dans la boîte regarda les adresses. Elles étaient toutes pour des fournisseurs, sauf une pour Forcheville. Il la tenait dans sa main. Il se disait : Si je voyais ce quil y a dedans, je saurais comment elle lappelle, comment elle lui parle, sil y a quelque chose entre eux. Peut-être même quen ne la regardant pas, je commets une indélicatesse à légard dOdette, car cest la seule manière de me délivrer dun soupçon peut-être calomnieux pour elle, destiné en tous cas à la faire souffrir et que rien ne pourrait plus détruire, une fois la lettre partie. Le Bulletin dinformations proustiennes fait le point, chaque année, sur le travail entrepris par léquipe Proust de lInstitut des textes et manuscrits modernes CNRS : inventaire, classement, transcription et exploitation critique des brouillons et des manuscrits. La seconde partie du BIP est consacrée aux nombreuses activités proustiennes dont elle tente de dresser la liste par rubriques : cours ou conférences, expositions et ventes, publications prochaines, travaux inédits ou en cours. Jaimerais mieux lavoir dans mon lit que le tonnerre, dit précipitamment Cottard qui depuis quelques instants attendait en vain que Forcheville reprît haleine pour placer cette vieille plaisanterie dont il craignait que ne revînt pas là-propos si la conversation changeait de cours, et quil débita avec cet excès de spontanéité et dassurance qui cherche à masquer la froideur et lémoi inséparables dune récitation. Forcheville la connaissait, il la comprit et sen amusa. Quant à M. Verdurin, il ne marchanda pas sa gaieté, car il avait trouvé depuis peu pour la signifier un symbole autre que celui dont usait sa femme, mais aussi simple et aussi clair. À peine avait-il commencé à faire le mouvement de tête et dépaules de quelquun qui sesclaffe quaussitôt il se mettait à tousser comme si, en riant trop fort, il avait avalé la fumée de sa pipe. Et la gardant toujours au coin de sa bouche, il prolongeait indéfiniment le simulacre de suffocation et dhilarité. Ainsi lui et M me Verdurin qui, en face, écoutant le peintre qui lui racontait une histoire, fermait les yeux avant de précipiter son visage dans ses mains, avaient lair de deux masques de théâtre qui figuraient différemment la gaîté. Voici une lettre quil lui écrit vers 1892, il a 21 ans : Le metteur en scène Guy Cassiers ouvre dans Proust 3 tous les registres afin de montrer une société en décadence morale. La mise en scène aiguise les sens : elle forme une mosaïque dimpressions, de paroles et dimages. Le Rotterdams Jongenskoor chante en live des œuvres de Bach et Poulenc, parmi dautres. Alors que Proust 2 est un monde intérieur de vie intime, dans Proust 3, les discussions touchant à laffaire Dreyfus et les destructions de la première guerre mondiale rendent le monde extérieur bien présent. rencontre odette swann rencontre odette swann Un jour, il reçut une lettre anonyme qui lui disait quOdette avait été la maîtresse dinnombrables hommes dont on lui citait quelques-uns, parmi lesquels Forcheville, M. De Bréauté et le peintre, de femmes, et quelle fréquentait les maisons de passe. Il fut tourmenté de penser quil y avait parmi ses amis un être capable de lui avoir adressé cette lettre car par certains détails elle révélait chez celui qui lavait écrite une connaissance familière de la vie de Swann. Il chercha qui cela pouvait être. Mais il navait jamais eu aucun soupçon des actions inconnues des êtres, de celles qui sont sans liens visibles avec leurs propos. Et quand il voulut savoir si cétait plutôt sous le caractère apparent de M. De Charlus, de M. Des Laumes, de M. Dorsan, quil devait situer la région inconnue où cet acte ignoble avait dû naître, comme aucun de ces hommes navait jamais approuvé devant lui les lettres anonymes et que tout ce quils lui avaient dit impliquait quils les réprouvaient, il ne vit pas de raisons pour relier cette infamie plutôt à la nature de lun que de lautre. Celle de M. De Charlus était un peu dun détraqué, mais foncièrement bonne et tendre ; celle de M. Des Laumes, un peu sèche, mais saine et droite. Quant à M. DOrsan, Swann navait jamais rencontré personne qui, dans les circonstances même les plus tristes, vînt à lui avec une parole plus sentie, un geste plus discret et plus juste. Cétait au point quil ne pouvait comprendre le rôle peu délicat quon prêtait à M. Dorsan dans la liaison quil avait avec une femme riche et que, chaque fois que Swann pensait à lui, il était obligé de laisser de côté cette mauvaise réputation inconciliable avec tant de témoignages certains de délicatesse. Un instant Swann sentit que son esprit sobscurcissait et il pensa à autre chose pour retrouver un peu de lumière. Puis il eut le courage de revenir vers ces réflexions. Mais alors, après navoir pu soupçonner personne, il lui fallut soupçonner tout le monde. Après tout, M. De Charlus laimait, avait bon coeur. Mais cétait un névropathe, peut-être demain pleurerait-il de le savoir malade, et aujourdhui par jalousie, par colère, sur quelque idée subite qui sétait emparée de lui, avait-il désiré lui faire du mal. Au fond, cette race dhommes est la pire de toutes. Certes, le prince des Laumes était bien loin daimer Swann autant que M. De Charlus. Mais à cause de cela même, il navait pas avec lui les mêmes susceptibilités ; et puis cétait une nature froide sans doute, mais aussi incapable de vilenies que de grandes actions ; Swann se repentait de ne sêtre pas attaché dans la vie quà de tels êtres. Puis il songeait que ce qui empêche les hommes de faire du mal à leur prochain, cest la bonté, quil ne pouvait au fond répondre que de natures analogues à la sienne, comme était, à légard du coeur, celle de M. De Charlus. La seule pensée de faire cette peine à Swann eût révolté celui-ci. Mais, avec un homme insensible, dune autre humanité, comme était le prince des Laumes, comment prévoir à quels actes pouvaient le conduire des mobiles dune essence différente? Avoir du coeur, cest tout, et M. De Charlus en avait M. Dorsan nen manquait pas non plus, et ses relations, cordiales mais peu intimes, avec Swann, nées de lagrément que, pensant de même sur tout, ils avaient à causer ensemble, étaient de plus de repos que laffection exaltée de M. De Charlus, capable de se porter à des actes de passion, bons ou mauvais. Sil y avait quelquun par qui Swann sétait toujours senti compris et délicatement aimé, cétait par M Dorsan. Oui, mais cette vie peu honorable quil menait? Swann regrettait de nen avoir pas tenu compte, davoir souvent avoué en plaisantant quil navait jamais éprouvé si vivement des sentiments de sympathie et destime que dans la société dune canaille. Ce nest pas pour rien, se disait-il maintenant, que depuis que les hommes jugent leur prochain, cest sur ses actes. Il ny a que cela qui signifie quelque chose, et nullement ce que nous disons, ce que nous pensons. Charlus et des Laumes peuvent avoir tels ou tels défauts, ce sont dhonnêtes gens. Orsan nen a peut-être pas, mais ce nest pas un honnête homme. Il a pu mal agir une fois de plus. Puis Swann soupçonna Rémi qui, il est vrai, naurait pu quinspirer la lettre, mais cette piste lui parut un instant la bonne. Dabord Lorédan avait des raisons den vouloir à Odette. Et puis comment ne pas supposer que nos domestiques, vivant dans une situation inférieure à la nôtre, ajoutant à notre fortune et à nos défauts des richesses et des vices imaginaires pour lesquels ils nous envient et nous méprisent, se trouveront fatalement amenés à agir autrement que des gens de notre monde? Il soupçonna aussi mon grand-père. Chaque fois que Swann lui avait demandé un service, ne le lui avait-il pas toujours refusé? Puis, avec ses idées bourgeoises, il avait pu croire agir pour le bien de Swann. Celui-ci soupçonna encore Bergotte, le peintre, les Verdurin, admira une fois de plus au passage la sagesse des gens du monde de ne pas vouloir frayer avec ces milieux artistes où de telles choses sont possibles, peut-être même avouées sous le nom de bonnes farces ; mais il se rappelait des traits de droiture de ces bohèmes et les rapprocha de la vie dexpédients, presque descroqueries, où le manque dargent, le besoin de luxe, la corruption des plaisirs conduisent souvent laristocratie. Bref, cette lettre anonyme prouvait quil connaissait un être capable de scélératesse, mais il ne voyait pas plus de raison pour que cette scélératesse fût cachée dans le tuf-inexploré dautrui-du caractère de lhomme tendre que de lhomme froid, de lartiste que du bourgeois, du grand seigneur que du valet. Quel critérium adopter pour juger les hommes? Au fond il ny avait pas une seule des personnes quil connaissait qui ne pût être capable dune infamie. Fallait-il cesser de les voir toutes? Son esprit se voila ; il passa deux ou trois fois ses mains sur son front, essuya les verres de son lorgnon avec son mouchoir et, songeant quaprès tout des gens qui le valaient fréquentaient M. De Charlus, le prince des Laumes et les autres, il se dit que cela signifiait, sinon quils fussent incapables dinfamie, du moins que cest une nécessité de la vie à laquelle chacun se soumet, de fréquenter des gens qui nen sont peut-être pas incapables. Et il continua à serrer la main à tous ces amis quil avait soupçonnés, avec cette réserve de pur style quils avaient peut-être cherché à le désespérer. Quant au fond même de la lettre, il ne sen inquiéta pas, car pas une des accusations formulées contre Odette navait lombre de vraisemblance. Swann comme beaucoup de gens avait lesprit paresseux et manquait dinvention. Il savait bien comme une vérité générale que la vie des êtres est pleine de contrastes, mais, pour chaque être en particulier, il imaginait toute la partie de sa vie quil ne connaissait pas comme identique à la partie quil connaissait. Il imaginait ce quon lui taisait à laide de ce quon lui disait. Dans les moments où Odette était auprès de lui, sils parlaient ensemble dune action indélicate commise ou dun sentiment indélicat éprouvé par un autre, elle les flétrissait en vertu des mêmes principes que Swann avait toujours entendu professer par ses parents et auxquels il était resté fidèle ; et puis elle arrangeait ses fleurs, elle buvait une tasse de thé, elle sinquiétait des travaux de Swann. Donc Swann étendait ces habitudes au reste de la vie dOdette, il répétait ces gestes quand il voulait se représenter les moments où elle était loin de lui. Si on la lui avait dépeinte telle quelle était ou plutôt quelle avait été si longtemps avec lui, mais auprès dun autre homme, il eût souffert, car cette image lui eût paru vraisemblable. Mais quelle allât chez des maquerelles, se livrât à des orgies avec des femmes, quelle menât la vie crapuleuse de créatures abjectes, quelle divagation insensée, à la réalisation de laquelle, dieu merci, les chrysanthèmes imaginés, les thés successifs, les indignations vertueuses ne laissaient aucune place! Seulement de temps à autre, il laissait entendre à Odette que, par méchanceté, on lui racontait tout ce quelle faisait ; et, se servant, à propos, dun détail insignifiant mais vrai, quil avait appris par hasard, comme sil était le seul petit bout quil laissât passer malgré lui, entre tant dautres, dune reconstitution complète de la vie dOdette quil tenait cachée en lui, il lamenait à supposer quil était renseigné sur des choses quen réalité il ne savait ni même ne soupçonnait, car si bien souvent il adjurait Odette de ne pas altérer la vérité, cétait seulement, quil sen rendît compte ou non, pour quOdette lui dît tout ce quelle faisait. Sans doute, comme il le disait à Odette, il aimait la sincérité, mais il laimait comme une proxénète pouvant le tenir au courant de la vie de sa maîtresse. Aussi son amour de la sincérité, nétant pas désintéressé, ne lavait pas rendu meilleur. La vérité quil chérissait, cétait celle que lui dirait Odette ; mais lui-même, pour obtenir cette vérité, ne craignait pas de recourir au mensonge, le mensonge quil ne cessait de peindre à Odette comme conduisant à la dégradation toute créature humaine. En somme, il mentait autant quOdette parce que, plus malheureux quelle, il nétait pas moins égoïste. Et elle, entendant Swann lui raconter ainsi à elle-même des choses quelle avait faites, le regardait dun air méfiant, et, à toute aventure, fâché, pour ne pas avoir lair de shumilier et de rougir de ses actes. Merci à Iris pour cette analyse sur Un amour de Swann de Marcel Proust inversement, la possession dOdette lui sert à tenter de sapproprier le secret 8Dans le troisième chapitre, consacré au rêve de Swann, le critique se lance dans une interprétation psychanalytique en bonne et due forme, se proposant, comme il la fait pour les autres rêves, de lire cet épisode sur un double niveau : celui de la narration, qui est celui, pour Swann, de la fin dun amour, et celui de linconscient, sans que lon sache si le rêve de Swann transpose, par déplacement et condensation, un rêve ou des rêves de Proust. Reprenant des analyses de Milton Miller, J.Y. Tadié suggère que ce rêve symboliserait le renoncement à lamour pour une femme, et pour sa mère, au profit des jeunes gens p 41. Mais il sagit là dune simple supposition, présentée sous forme interrogative, et de nouveau le critique se refuse à conclure, préférant utiliser Freud comme simple outil de questionnement. Mon grand-père avait précisément connu, ce quon naurait pu dire daucun de leurs amis actuels, la famille de ces Verdurin. Mais il avait perdu toute relation avec celui quil appelait le jeune Verdurin et quil considérait, un peu en gros, comme tombé tout en gardant de nombreux millions dans la bohème et la racaille. Un jour il reçut une lettre de Swann lui demandant sil ne pourrait pas le mettre en rapport avec les Verdurin : À la garde! à la garde! sétait écrié mon grand-père, ça ne métonne pas du tout, cest bien par là que devait finir Swann. Joli milieu! Dabord je ne peux pas faire ce quil me demande parce que je ne connais plus ce monsieur. Et puis ça doit cacher une histoire de femme, je ne me mêle pas de ces affaires-là. Ah bien! nous allons avoir de lagrément si Swann saffuble des petits Verdurin. Ah! madame Verdurin, dit Cottard, sur un ton de marivaudage, vous oubliez que vous parlez dun de mes confères, je devrais dire un de mes maîtres. Elle le pria déteindre la lumière avant de sen aller, il referma lui-même les rideaux du lit et partit. Mais, quand il fut rentré chez lui, lidée lui vint brusquement que peut-être Odette attendait quelquun ce soir, quelle avait seulement simulé la fatigue et quelle ne lui avait demandé déteindre que pour quil crût quelle allait sendormir, quaussitôt quil avait été parti, elle avait rallumé, et fait entrer celui qui devait passer la nuit auprès delle. Il regarda lheure. Il y avait à peu près une heure et demie quil lavait quittée, il ressortit, prit un fiacre et se fit arrêter tout près de chez elle, dans une petite rue perpendiculaire à celle sur laquelle donnait, derrière, son hôtel et où il allait quelquefois frapper à la fenêtre de sa chambre à coucher pour quelle vînt lui ouvrir ; il descendit de voiture, tout était désert et noir dans ce quartier, il neut que quelques pas à faire à pied et déboucha presque devant chez elle. Parmi lobscurité de toutes les fenêtres éteintes depuis longtemps dans la rue, il en vit une seule doù débordait-entre les volets qui en pressaient la pulpe mystérieuse et dorée-la lumière qui remplissait la chambre et qui, tant dautres soirs, du plus loin quil lapercevait en arrivant dans la rue, le réjouissait et lui annonçait : En continuant à utiliser le site, vous acceptez lutilisation des cookies. Accepter Mais Brichot attendait que Swann eût donné la sienne. Celui-ci ne répondit pas et en se dérobant fit manquer la brillante joute que M me Verdurin se réjouissait doffrir à Forcheville. Pas quil attachât tant de prix aux moments passés rencontre odette swann 1. Par quel moyen lapparition dOdette dans le texte est-elle retardée? À cet égard, rien nest plus révélateur que labsence de.